vendredi 24 août 2007

J.G. Ballard, par Jérôme Leroy

Il est écrit que vous avez «abusé» de la lecture de Ballard. Quelle a été votre première approche de son œuvre ?
Le Ballard qui m’a d’abord fasciné et qui, aujourd’hui encore, quitte rarement mes pensées, n’est pas celui qui est le plus lu et le plus connu. Je me souviens de la découverte de quatre volumes, publiés en France dans les années 60/70 chez J’ai lu et Press Pocket. Ils mettaient en scène des fins du monde intimistes provoquées par différents éléments terrestres. Dans Le Monde englouti, l’eau inonde une planète qui souffre du réchauffement climatique ; dans Le Vent de nulle part, la terre est balayée par un vent permanent ; dans Sécheresse, le feu ravage des territoires surchauffés desquels l’eau a disparu ; enfin, dans La Forêt de cristal, une épidémie métamorphose les créatures vivantes en statues de cristal. Ce qui m’a immédiatement intéressé, c’est la manière nouvelle avec laquelle ces romans d’anticipation atypiques imposaient le thème de la fin du monde. Ballard y analysait, sans lourdeur aucune, la façon dont la vie s’est lentement désinvestie du monde où nous vivons. Il le faisait, qui plus est, par le biais d’une figure artistique qui me plaît beaucoup : la variation sur le même thème.
L’idée de la fin du monde est pourtant une figure imposée et récurrente de la littérature de science-fiction. Elle paraît même être fondatrice du genre …
Chez Ballard, l’approche du thème est neuve. Il n’y a chez lui aucun côté moralisateur. Sa vision de la fin du monde n’est ni marxiste ni chrétienne, c’est-à-dire que la fin n’est pas un commencement, le début d’une ère nouvelle. La fin du monde, pour Ballard, appartient à l’ordre de l’intime et du banal. C’est avant tout le décor naturel de son œuvre. Il n’a d’ailleurs pas besoin de l’expliquer, de le décortiquer comme le font trop, de nos jours, les auteurs de thrillers américains. Dans les romans de Ballard, on ne sent jamais le poids de la documentation ou des heures de recherche en bibliothèque. Le monde se termine, c’est ainsi, c’est un constat qui, dans le cadre du récit, se passe d’explications. Au cœur de cette fin du monde survivent des individus déboussolés par le changement, des couples en crise dont les mouvements et les états d’âme sont le tissu de la narration. En pleine Apocalypse, ce qui est intéressant, c’est de savoir comment on vit, comment on lit, comment on fait l’amour. La marque de Ballard tient dans ce savant mélange de grande histoire et d’intimes battements qui agitent chacun. On retrouve là l’usage le plus intéressant de l’anticipation : une manière de parler de l’époque et des «hommes d’avant» au sein de cette époque.
L’un des traits les plus frappants, dans l’œuvre de Ballard est l’explosion des genres. Il est rattaché à la science-fiction, à l’anticipation, mais on trouve également dans son œuvre des éléments propres au roman noir ou à l’étude de mœurs. Il déclarait d’ailleurs : «Je ne voudrais pas que le lecteur aborde Crash ! en se laissant enfermer dans les limitations - qui n’impliquent pas d’ailleurs un jugement péjoratif - qu’on a l’habitude d’attribuer à la science-fiction.»
C’est l’une des caractéristiques principales de Ballard : son art romanesque mêle des éléments sociologiques forts et pertinents sur le monde dans lequel nous vivons et une approche poétique qu’on retrouve, aussi, dans un texte très avant-gardiste comme La Foire aux atrocités qui posait plusieurs jalons de l’œuvre à venir, notamment la réflexion et la mise en abîme du couple infernal de la modernité : les machines et l’homme. Au cœur de la fin du monde, de l’Apocalypse contemporaine, la seule manière de cerner ce qu’est, aujourd’hui, la réalité passe par ce type de confrontation. Le rapprochement de la sociologie et de la poésie permet de raconter la fin du monde comme une tragédie grecque, en prenant acte, froidement et sans soubresaut moral inutile, des bouleversements et en faisant surgir des images fortes comme les garages à voitures de notre enfance, les parkings loin de tout, les hôtels abandonnés…
La réalité de l’Apocalypse semble s’être accentuée dans les derniers ouvrages de Ballard où le monde apparaît plus que jamais comme un «cauchemar climatisé», une sphère où la mort de l’homme règne en maître. Certains critiques reprochent d’ailleurs à Ballard de se répéter. N’est-ce pas une manière de se voiler la face devant les ravages provoqués par certaines formes de la modernité ?
Certains des derniers ouvrages de Ballard sont sans doute moins réussis - je pense à Millenium People - parce que moins poétiques. Mais la réflexion développée dans ces ouvrages prend, je le répète, sa source dans les premiers romans de l’écrivain. Il est fort intéressant d’ailleurs de relire aujourd’hui ces romans - pour peu qu’on les trouve ! L’intuition fondamentale de Ballard est que l’homme est de moins en moins à sa place dans le monde. Il suffit, par exemple, de se plonger dans les journaux du jour pour comprendre la réalité de ce constat : le pire d’hier, les histoires contées jadis par la science-fiction - agitation géopolitique, dérèglements climatiques notamment - sont devenues le commun de l’époque. Si quelques commentateurs font mine de s’en offusquer, la plupart s’en moquent ou applaudissent les nouveaux rapports de force. Ballard, lui, dans ses romans, nous dit que l’Apocalypse doit se vivre comme un moment atroce et formidable. Mais elle doit se vivre !
D’où vient chez Ballard cette appréhension très personnelle de l’Apocalypse ?
Elle est directement liée à sa vision sociologique et poétique de la réalité, c’est-à-dire à son art d’observer, de décrypter et de ressentir ce qui l’entoure. La subtilité et la complexité de son regard vient de là. Il est intéressant de rapprocher cette vision des écrits d’un philosophe allemand proche de l’Ecole de Francfort : Gunther Anders. Dans un texte magnifique, L’Obsolescence de l’homme, il raconte sa visite d’une exposition consacrée aux arts ménagers américains. Rapidement, devant l’amas de mécaniques parfaites qui s’offre à lui, Anders se sent inférieur à ce monde de machines. Sa conclusion, on la retrouve au cœur de tous les ouvrages de Ballard : l’homme a créé un système de vie dont il s’exclut lui-même. Ce que Ballard appelle l’Apocalypse, Anders le nomme «le temps de la fin». Le constat est identique : l’homme a imaginé lui-même sa fin du monde, n’étant plus qu’une pièce usée parmi d’autres pièces. C’est flagrant, par exemple, dans Super Cannes : le cadre du roman est une zone luxueuse apparemment ultra sécurisée où, pourtant, personne n’est en sécurité, où la violence est le mode d’expression de tous.
Quelle est aujourd’hui l’influence de Ballard ?
Concernant l’époque dans laquelle nous vivons, Ballard nous laisse son intuition première et fulgurante : la fin du monde est une banalité qu’il ne s’agit pas de juger. Il reste à l’homme à survivre dans ce milieu hostile, à continuer, autant qu’il le peut, d’user de ce qui lui reste de liberté comme il le souhaite. Concernant l’influence, enfin, que pourrait avoir Ballard sur d’autres arts, comme le cinéma par exemple, son oeuvre me paraît trop subtil, trop complexe pour sortir de son cadre littéraire originel. Un roman comme Sécheresse semble ainsi inadaptable. Seul Cronenberg, avec son génie, a réussi à transposer à l’écran l’atmosphère métallique de vie et de mort qui hante les pages de Crash ! Il n’y avait sans doute que lui pour parvenir à ce résultat hypnotique et immortaliser, avec Debra Unger, la grâce absolue de l’héroïne ballardienne. Ce qui nous reste de Ballard pourrait donc être une certaine idée de la fin du monde et la beauté de Debra Unger…
in L'Opinion indépendante, le 24/08

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